En 2024, la reprise d’entreprise par les salariés est devenue une voie de plus en plus étudiée, symbolisant un modèle alternatif au capitalisme traditionnel. Les cas emblématiques de Duralex et Brandt s’illustrent comme des références majeures pour comprendre les enjeux, succès et écueils de ces initiatives de co-entrepreneuriat portées par les équipes elles-mêmes.
La reprise par les salariés : une nouvelle dynamique pour Duralex
Il y a un an, la verrerie française Duralex s’est engagée dans une prise de contrôle inédite, passant structurellement à une Scop (société coopérative de production). Cette transformation a permis d’éviter la liquidation et de préserver ses 226 emplois, un enjeu crucial pour la région Centre-Val de Loire. Rapidement, la Scop a mobilisé une forte mobilisation citoyenne, levant 5 millions d’euros en seulement deux heures sur la plateforme de financement participatif Lita. Cette collecte a explosé dans les jours suivants, atteignant près de 20 millions d’euros, un signal fort de soutien populaire à ce mode de gouvernance participative et plus largement à l’économie sociale et solidaire. Ce phénomène dépasse le simple soutien financier : il témoigne de l’attachement profond à un patrimoine industriel et culturel, incarné notamment par ses verres numérotés connus dans le monde entier.

Les défis et le chemin après la reprise
Après le rachat, Duralex a non seulement survécu mais connaît une dynamique ascensionnelle avec un regain des commandes, notamment sur des marchés stratégiques tels que l’Asie et les États-Unis. Cependant, les contraintes restent considérables, avec des défis d’investissement et d’innovation pour un secteur profondément marqué par la concurrence mondiale.
Par ailleurs, ce succès populaire fait ressortir un paradoxe autour du rôle des institutions. Alors que les collectivités locales et des investisseurs solidaires ont massivement soutenu Duralex, l’appui des banques publiques et institutions comme Bpifrance est resté symbolique, ne proposant qu’un prêt limité alors qu’elles offraient auparavant des montants bien plus importants à des offres concurrentes. Cette situation traduit une fracture entre attentes citoyennes, économiques et politiques, comme l’a déjà souligné la Cour des comptes concernant le soutien à l’économie sociale.
Brandt : un contrepoint symbolique à l’espoir des Scop
Le géant de l’électroménager Brandt, également sur le territoire français, a néanmoins connu un destin plus sombre. Malgré un projet de reprise en Scop soutenu par des acteurs locaux et certains financements publics, l’entreprise a été placée en liquidation judiciaire, pointant les limites des dispositifs de reprise à la française quand l’épine dorsale bancaire est absente. Ce contraste avec Duralex souligne que l’imagination entrepreneuriale ne suffit pas toujours et que la transmission d’entreprise via le modèle coopératif dépend aussi de l’écosystème financier et politique.
Des perspectives législatives et européennes pour renforcer la transmission aux salariés
La question de la transmission d’entreprise aux salariés est d’autant plus cruciale que des centaines de milliers d’entreprises françaises, sous la contrainte du départ à la retraite des baby-boomers, doivent trouver un successeur dans la décennie à venir. Pourtant, à peine 8 % des Scop résultent de reprises d’entreprises en difficulté, la majorité émergeant de transmissions plus classiques. Le gouvernement français et l’Union européenne épaulent cette évolution par des initiatives telles que l’adaptation du pacte Dutreil pour les salariés proposée par le ministre Serge Papin, ou la création d’un « 28e régime » européen, un cadre juridique unique visant à faciliter l’actionnariat salarié.
Cette perspective s’inspire notamment de dispositifs comme l’Employee Stock Ownership Plan (ESOP) américain, qui mobilise un trust pour acquérir des parts sociales au bénéfice des travailleurs sans réduire leurs droits ou rémunérations. Ces modèles, récemment reconnus dans des lois en Slovénie et au Danemark, encouragent un partage plus égalitaire du pouvoir économique et favorisent la souveraineté industrielle face aux investissements étrangers.
L’inspiration entrepreneuriale portée par la gouvernance participative
Au-delà de Duralex et Brandt, ce mouvement suscite un regain d’intérêt pour le co-entrepreneuriat et la gouvernance participative, permettant d’impliquer directement les salariés dans les décisions stratégiques. Ce modèle s’impose comme une réponse pragmatique à l’incertitude économique et aux attentes sociales, offrant des alternatives viables face aux fermetures massives telles que celle dramatiquement relatée dans l’industrie automobile par exemple (lire cette analyse).
Cependant, la réussite de telles reprises repose sur une cohésion interne forte, un engagement partagé, et des relais institutionnels plus adaptés. Par exemple, la réforme des outils fiscaux et des dispositifs de financement citoyen, complétée par un accompagnement technique, pourrait renforcer le tissu des entreprises coopératives.
Ce nouveau récit entrepreneurial témoigne ainsi d’une réalité plurielle de l’économie 2025, où la transmission d’entreprise et la prise de contrôle par les salariés constituent un levier puissant pour conjuguer performance économique et responsabilisation sociale.











